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La frustration


Sarah, épouse d'Abraham

Pour l'élaboration de mon livre sur "Écriture et  Maternité"   j'ai sollicité le témoignage de mes collègues écrivaines. Très souvent, elles évoquent :



La frustration



Selon le dictionnaire Robert des synonymes, elle peut se rapprocher des sentiments suivants : Priver, léser, spolier, désavantager, déposséder, dépouiller… L’état d’écriture c’est aussi ça. L’écrivain vit avec la frustration à longueur d’année, tout au long de sa vie. Comme un criminel partage parfois son quotidien avec la culpabilité, la victime d’un attentat avec l’angoisse, le harcelé moralement avec la peur, l’écrivain vit avec la frustration. Rien n’y fait. Peut-être parvint-il à s’en débarrasser un temps. Le temps de « sortir » son livre. Le temps de « l’accompagner » auprès de son public. Le temps d’ajouter, (dans les Salons littéraires, festivals, foires en tous genres) ce qui doit être impérativement su par les lecteurs et qu’il avait « omis » d’écrire dans son ouvrage. Une fois cela fait, l’euphorie passée, le rideau tombé, la sournoise s’éveille car elle n’avait fait que s’assoupir. Elle s’étire, endolorie, le réveil se fait vite. Elle prend à nouveau possession d’un espace qui n’a jamais cessé d’être le sien. Elle hante alors son hôte, jour et nuit, jusqu'à ce qu’il reprenne son activité d’écriture. La mère /écrivain vit cet état plus profondément que les autres car cette frustration (aussi intense soit-elle) ne suscite pas toujours l’écriture. Que du contraire, elle la paralyse et provoque un autre sentiment qui annihile la création : La culpabilité.
Prendre le temps de la réflexion sur son état de mère et d’auteure ne peut se faire à n’importe quel moment de la vie. Vouloir un jour mettre un monde un enfant se fait dans la plus grande ignorance. Toute femme mère jeune ou sur le tard, écrivain ou non, qui tombe enceinte par « accident » ou qui se dit avoir longuement mûri la question de la maternité plonge dans un abîme, un univers inconnu, lorsqu’elle se retrouve allongée à la maternité avec un petit être sur le ventre. C’est une aventure bouleversante, émotionnellement intense, difficilement descriptible. Les sentiments qui traversent la femme sont multiples, à la fois connus et inconnus, tantôt la portant aux nues, tantôt dans les gouffres du désarroi. Donner la vie n’est pas de l’ordre du naturel, cela relève du surnaturel !
Une chose naturelle sous-entend « qui va de soi », presque sans effort, qui coule, glisse, frôle sans toucher ou presque. Il est naturel de respirer, d’aimer ses parents, de vouloir manger de bonnes choses. Il est naturel d’apprécier le jeu, le ciel bleu, le confort d’un lit ou la chaleur d’un feu, les caresses du vent, du rayons du soleil. Par contre, Il n’est pas naturel de vivre dix-huit, vingt-cinq ou quarante ans seule (j’entends dans cette solitude un corps libre, vacant en quelque sorte) puis de recevoir une nouvelle vie comme une évidence. Non, la maternité se construit, se brode avec patience, parfois quelques nœuds à démêler, cela retarde le tissage mais renforce ce nouveau lien. Être mère n’est pas naturelle, c’est un apprentissage. Voilà, la phrase est dite, le débat est ouvert. De tout temps, et plus encore depuis Freud et la psychologie moderne, philosophes, sociologues, anthropologues et écrivains se sont penchés sur la question de la maternité et sur ce fameux « instinct » maternel (pour cela, je vous renvoie aussi au formidable livre d'Élisabeth Badinter : « L'Amour en plus » ou l'histoire de l'amour maternel du XVIIème au XXème siècle aux éditions Flammarion ). Existe-t-il ou pas ? Dans l’esprit collectif, l’instinct maternel serait ce « quelque chose » de surnaturel qui dicterait comme une évidence les gestes de la mère. Envahie par cet instinct maternel, la mère connaîtrait déjà un amour immédiat et incommensurable pour son petit dans l’heure qui suit son accouchement. Elle pourrait le reconnaître parmi dix autres à la maternité, pourrait deviner ses maux, saurait les soigner, reconnaîtrait les cris de faim, de fatigue, de douleur ou de caprices. L’instinct maternel serait cette force qui permet à la mère d’accepter de ne pas manger pour le nourrir, de ne pas dormir pour le veiller, d’accepter du jour au lendemain de changer radicalement de vie (ne plus travailler, sortir, voir des amis, aller au restaurant etc.) parce que ce sentiment est si fort, si immédiat qu’il suffit pour faire d’une Femme une Mère. Depuis le début de la création, une femme est obstinément réduite à son ventre. Ce ventre central dans le corps, central dans son existence. Qu’a-t-elle-porté ? Combien a-t-elle porté ? Son prestige se calcul au nombre de vies conçues, son pouvoir tout autant. Les choses ont-elles changées ? Je ne le crois pas. Ou peut-être un peu, mais de manière infime comparée à l’évolution des mentalités depuis cent ans avec cette accélération depuis les années 1960. La maternité ne peut se concevoir sans la femme, c’est une évidence, mais l’inverse l’est aussi, et cette notion à la dent dure quelques que soit le lieu géographique, la religion dominante, l’économie du pays. Le ventre de la femme est fait pour recevoir. Ne jamais enfanter, fût longtemps considéré comme un handicap, une femme « inutile », incomplète ! Le pouvoir des sociétés primitives se définissait au nombre d'enfants qu'elles comptaient (à une époque où la mortalité infantile était la règle). Plus récemment, on retrouve dans d'ancien Testament (reconnu par les trois grandes religions monothéistes )une vraie obligation morale pour la femme de faire des enfants. Dans le passage du premier livre du Pentateuque, la Genèse, Abraham se tourne vers son esclave Hagar pour lui donner un fils (C'est Sarah, qui propose à son mari une concubine, puisqu'elle-même est stérile), alors que l'amour qui lie les deux époux est, d'après les Textes, vrai et sincère. Néanmoins, il ne pouvait s'épanouir sans l'enfantement. On sait tous qu'Hagar accouche d'Ismaël et que finalement Sarah (à 90 ans !!!) mettra au monde Isaac.

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